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Ce n'est pas la première fois que je me présente à l'agrégation de lettres. A vrai dire, c'est déjà la troisième. Chaque année, je réussis le plus difficile, la partie des épreuves écrites, et je figure parmi les admissibles, ceux qui sont autorisés à passer les  épreuves orales. Mais sitôt la partie écrite finie, sitôt l'abri rassurant de la copie blanche quitté, à chaque fois, je m'effondre devant l'obstacle, c'est-à-dire le jury. Affronter les visages graves de ces augustes professeurs de l'université, oser prétendre devant eux à un titre des plus prestigieux, moi qui m'en sens indigne, se révèle par deux fois une épreuve au-dessus de mes forces. L'an dernier, lors de l'ultime oral, je me suis carrément liquéfiée : j'avais le sentiment que mon exposé était lamentable et je l'ai fini en sanglotant face à un jury consterné.

 

Après ces deux échecs successifs, je renonce plus ou moins. Ayant été reçue au CAPES, je me mets à travailler. Je passe l'année dans un lycée de Lyon à enseigner la littérature, c'est-à-dire à domestiquer une horde d'adolescents revenus à l'état sauvage (ou ne l'ayant peut-être jamais quitté). Pendant des mois, j'affronte quotidiennement un public déchaîné. Désormais, après m'être fait largement chahuter, je sais qu'il faut se battre.

En dépit de cette occupation assez prenante, par habitude, durant l'année, je prépare vaguement le programme de l'agrégation, et, une fois de plus, les écrits victorieusement franchis, en juin, me voici admissible.

 

Il y a quatre épreuves orales, au programme de l'agrégation, mais la seule dont je me souviens est celle de littérature comparée. Je tire mon sujet : une nouvelle d'Edgar Poe, intitulée Ligéia, sur laquelle j'ai pas mal de choses à dire. Pendant l'heure de préparation, je prends fébrilement des notes pour mon intervention. Lorsque les appariteurs viennent me chercher pour me conduire devant le jury, je les suis à regret. Arrivée à l'entrée de la salle, je respire un grand coup, le vide au ventre, les jambes coupées. J'entre. Les huit examinateurs lèvent la tête pour voir quelle tronche a le candidat suivant. Catastrophe, je reconnais le jury. C'est celui devant lequel, l'année précédente, j'ai perdu pied. Catastrophe encore pire : j'ai le sentiment qu'ils me reconnaissent aussi. Sur le visage de certains, j'ai l'impression de lire Encore elle ! Il y en a qui feraient mieux de laisser tomber !

 

Je me raidis. Surtout, ne pas revivre ça, ce désastre. Comme à l'accoutumée, le président du jury décline mes nom, prénom, et date de naissance. C'est un vieux singe à barbe blanche nommé  monsieur Arrivé, l'immortel auteur d'une grammaire qui porte son nom, sur laquelle j'ai planché des heures durant.

 

Il annonce d'un air morose le sujet de mon exposé, puis se rassied, dissimulant à peine un bâillement, se tourne vers son voisin de gauche, et se met à lui parler à l'oreille. Transpirante, malade de trac, j'ouvre la bouche et commence à parler, en dépit de la certitude paralysante qui m'habite : monsieur Arrivé est en train de commenter avec son voisin le fait que j'ose à nouveau me présenter.

Devant mes yeux, les lignes inscrites sur ma feuilles se chevauchent et se brouillent. Les chuchotements ponctués de petits rires étouffés qui émanent du jury me perturbent. Je sens peu à peu ma confiance en moi se déliter à nouveau.

 

Je débite en tremblant l'introduction de mon exposé. Cette nouvelle d'Edgar Allan Poe a ceci de particulier qu'à travers le portrait d'une jeune femme nommée Ligéia, elle dessine en parallèle.... Monsieur Arrivé continue de chuchoter à l'oreille de l'examinateur de gauche, qui opine et glisse de temps en temps un mot de réponse. Ligéia se distingue des autres héroïnes de Poe en ceci qu'elle est au coeur de l'action et ne se contente pas, à l'instar des autres personnages féminins, d'être le réceptacle de désirs... La réponse murmurée de l'examinateur fait pouffer de rire monsieur Arrivé. Je traiterai par conséquent de trois points qui seront premièrement, deuxièmement et troisièmement... Après s'être esclaffé peu discrètement, le président du jury se penche cette fois vers son voisin de droite pour lui rapporter le bon mot.

 

Mes mains tremblent, mais c'est de colère, désormais. En moi, quelque chose se rebelle. Le souvenir de l'humiliation subie l'an dernier, les chahuts endurés pendant l'année... Tout se mélange et fait monter en moi une fureur que j'ai du mal à maîtriser.  Mon introduction terminée, je repose ma feuille de notes et me tais. Au lieu d'enchaîner, je reste coite et relève lentement les paupières en direction de celui qui ose me bafouer une fois de plus. Une fois de trop. Les membres du jury qui prenaient des notes relèvent la tête, et me jettent un regard inquiet. La candidate a-t-elle un trou ? Va-t-elle pleurer à nouveau ? S'évanouir ? Vomir sur ses papiers ? Cela s'est déjà vu.  Cela se voit chaque année.

 

Regard fixé sur le président du jury, contenant ma rage, j'attends. Dans ma poitrine, mon coeur compte les secondes. Tout à coup, le silence résonne aux oreilles de monsieur Arrivé, qui réalise que quelque chose d'inhabituel est en train de se produire. Un événement bouleverse la monotonie de l'exposé. Interrompant son chuchotis, il redresse la tête d'un air intéressé. Regarde les membres du jury, qui regardent la candidate, qui a les yeux braqués sur lui. Monsieur Arrivé croise alors mon regard-qui-tue, celui que j'ai pratiqué pendant un an avec mes sauvageons, celui qui dit « SI TU NE T'ECRASES PAS IMMEDIATEMENT CA VA CHAUFFER POUR TOI MON GARS ». Alors, comme n'importe quel gamin pris en flagrant délit de bavardage, ouvrant grand des yeux effarés, monsieur Arrivé rentre la tête dans les épaules avec une moue contrite et se fait tout petit sur son siège.

 

Je reprends mon exposé. Il se poursuit jusqu'au bout dans un silence de mort, avec la complète attention des examinateurs pétrifiés. Je ramasse ensuite mes affaires, salue le jury, et tourne les talons. Dans mon dos, j'entends quelqu'un qui murmure : Et bien, elle ne va pas être commode, celle-là.

 

Cette année-là, je suis reçue à l'agrégation, avec une note particulièrement élevée en littérature comparée.

 

 

 

 

 

   
   
   
   

 

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