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L’arrière salle du petit restaurant de Montmartre est bondée. Nous finissons lentement notre déjeuner, enclins à l’indulgence et rassasiés. Tandis que le serveur débordé s’affaire d’une table à l’autre, à côté de nous, une famille étrangère s’installe. Ce sont des Polonais. Après une longue concertation, et une consultation attentive du menu, ils passent commande dans un français hésitant, avec une application qui exaspère le serveur. Ils réclament un vin choisi après mûre réflexion. Leur sérieux est manifeste : ils vont s’initier à la gastronomie française.


Le temps passe.


Le serveur apporte du pain, dessert les tables vides, les dresse à nouveau pour le second service, propose les desserts à ceux qui ont fini le plat principal, passe, repasse, se démène, fonce en cuisine. Il arrive au pas de course, dépose des assiettes fumantes à la table à côté, et repart aussitôt.
Conciliabule en polonais à propos des assiettes, puis appel du serveur.


J’arrive ! crie-t-il du fond de la salle. Il apporte d’abord l’addition à une autre table, encaisse, remporte une carafe vide, change les salières de place et approche enfin de mauvaise grâce de mes voisins. Après une négociation assez âpre, le garçon
finit par admettre que ce qui se trouve dans les assiettes ne correspond pas à ce que les Polonais ont commandé. Il remporte les assiettes. Nous profitons de sa proximité pour lui commander deux cafés.


Le serveur va et vient dans la salle, installe de nouveaux arrivants, apporte les menus, remplit de pain les panières, descend l’escalier qui conduit aux cuisines, en revient les bras chargés d’assiettes. Elles sont destinées aux Polonais. Il les pose devant eux, s’arrête un moment. L’interprète de la famille écoute les remarques de l’ensemble, toussote et prend la parole. Il fait observer qu'ils ont commandé des steacks au poivre et que ceux-ci sont au Bleu. Le serveur lève les yeux au ciel d’un air excédé.


Néanmoins, reprend l’interprète, néanmoins ils vont les manger, car ils en ont assez d’attendre, et ils ont faim. Le serveur hausse les épaules, et, du regard, me prend à témoin du toupet de ces étrangers. Au poivre ou au Bleu, de toute façon, ils ne verront même pas la différence, murmure-t-il entre ses dents à notre intention, Alors, franchement


Il repart et pose deux tasses à notre table.

Et voilà les deux décaféinés, fait-il avec entrain.


Je toussote. Ce n’est pas exactement cela, dis-je. Il remporte les décaféinés, et revient avec deux autres tasses. Je le remercie.


A côté de moi, les Polonais mâchent consciencieusement et dégustent en silence.


On dirait que ce n’est pas votre jour, hein ? dis-je au serveur, pour l’amadouer.

C’est pas ça, me répond-il. Mais aujourd’hui, il n’y a pas de cuisinier. - Pas de cuisinier ? je répète stupéfaite.

Ben non, m’explique-t-il avec une sincérité désarmante. Aujourd’hui, c’est les plongeurs qui sont en cuisine. Alors bien sûr, fait-il avec un geste fataliste en direction des Polonais, Il y en a toujours qui font des histoires pour un rien.

 

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