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La photo la cadre à mi-corps dans la lumière d’un matin d’été. Il doit faire frais ; elle porte une veste de lainage sur un pull. On distingue aussi le col de sa chemise de couleur claire. Le soleil rasant illumine ses cheveux par derrière, la nimbant d’une lumière qui fait ressortir leur blond roux. Elle les porte relevés en coque au-dessus du front, et ils moussent ensuite jusque sur ses épaules.

Autour d’elle, on ne voit que des hommes. Ils la regardent, elle est le centre de l’attention. Le bras de l’un d’eux est au premier plan. Sa main enserre le poignet gauche de la femme dans un geste qui l’arrête, la retient. Il est jeune, très jeune même. Un bout de cigarettes entre ses lèvres et le casque rond qu’il porte suffisent à peine à lui donner l’air d’un homme. Pour tout le reste, lèvres pleines, joues lisses, regard direct, c’est un enfant.

Derrière lui, d’autres hommes en tenue de ville. L’un d’eux arbore une moustache à la Maurice Chevalier, un veston et une pochette. D’autres sont en costume militaire. Derrière encore, d’autres visages d’hommes, d’autres regards sur la femme. Elle est au centre d’une foule qui la suit et la contemple.

Sur sa droite, encore un homme - dont on devine la silhouette sans le voir vraiment - tend vers elle son bras droit. La main arrive sous son menton à elle, sans le toucher. C’est un geste qu’on voit dans les tableaux ; il montre, met en valeur. Regardez ce visage, dit la main, quelles lignes, quelles proportions !
Il attire l’attention sur le nez droit, le teint clair, les pommettes hautes. A la moindre émotion, les joues doivent s’empourprer, avec ce teint de blonde qu’elle a. Elle doit avoir vingt-cinq ans. Le pull monte jusqu’à la naissance de son cou. On devine plus qu’on n’aperçoit une poitrine menue dissimulée sous la double épaisseur du pull et de la veste. Elle n’a rien d’une coquette ou d’une séductrice. On l’imagine travailler dur et sourire peu.

Elle ne se dérobe pas au geste qui la désigne. Elle n’essaye pas non plus d’échapper au bras du jeune homme qui la retient. Elle ne baisse pas la tête. Ses lèvres sont serrées l’une contre l’autre. Elle n’a ni peur ni honte. Son regard calme n’est posé sur aucun des hommes qui l’entourent, ni sur l’appareil qu’un photographe professionnel ou amateur a braqué sur elle. Elle semble regarder à l’intérieur, vers ce qui va arriver. Seuls, en bas de la photo, ses poings serrés disent l’effort pour résister à ce qui l’entoure et se prépare. Bientôt peut-être, elle pleurera mais pour l’heure, elle fait face. La photo a fait la Une du magazine Histoire consacré à  l’Epuration. Le crime que cette femme a commis et pour lequel on s’apprête à la punir a pour nom  « collaboration horizontale ».

Tag(s) : #le monde vu de ma fenêtre

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