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Elle arbore une bonne vingtaine de kilos en trop, une robe comme en portaient nos grands-mères. Des frisettes grises moutonnent au-dessus de son visage qui reposent sur un imposant double menton. Elle se présente devant le jury : deux hommes, une femme. La femme est une de ces délicieuses créatures anorexiques à forte poitrine qu’on ne voit que dans les émissions de télé. Les deux hommes, plus âgés, sont dotés d’un physique avenant et ont l’apparence travaillée de ceux qui travaillent pour les médias.

La caméra souligne malicieusement les expressions sceptiques ou carrément dégoûtées qui apparaissent sur les visages des spectateurs à l’apparition de cette grosse dondon sur la scène.

Britain’s got talent est l’une de ces émissions dédiées à la découverte et à la mise en concurrence orchestrée de différents candidats ayant une aptitude artistique. La plupart du temps, il s’agit de chanteurs, mais il arrive aussi qu’on voie des acrobates nains ou des danseuses de flamenco de huit ans, remontées comme de minuscules automates par l’ambition maternelle. Mais la plupart des candidats de ces émissions sortent tout juste de l’adolescence, ont la peau lisse, le cheveu hérissé de gel ou alors lissé en de savants brushings, et la voix incertaine. Ils sont visiblement pétris de cette conviction mûrie devant le miroir de leur salle de bains : s’il suffit pour devenir riche et célèbre, de me trémousser en rythme en chantant Like a virgin, je peux le faire aussi.

Voilà pourquoi, sur la scène du grand théâtre londonien, la nouvelle candidate détonne.

-      Comment vous appelez-vous ma chère ?

Simon Cowell, le plus charmant des membres mâles du jury, producteur de disques de son état,  procède à l’interrogatoire habituel.

-       Susan Boyle, dit la dame, avec un accent écossais de péquenaude.

-       Et… Quel âge avez-vous ?

-       Quarante-sept ans.

Un murmure de stupeur désapprobatrice parcourt le public. Non seulement cet âge est canonique, mais elle en paraît facilement dix de plus.

-       Quel est votre rêve, Susan ?

-       Devenir chanteuse professionnelle, répond-elle sans détour, plantée sur deux jambes semblables à des poteaux.

-       Et pourquoi cela n’a-t-il pas marché pour vous jusqu’ici, Susan ? demande encore Simon Cowell, s’efforçant à la neutralité bienveillante, mais tâchant aussi de provoquer une prise de conscience chez la malheureuse, avant qu’elle ne se ridiculise en public, devant des millions de téléspectateurs.

-       Parce qu’on ne m’a pas donné ma chance. Mais peut-être que cela va changer ? répond-elle avec un grand sourire optimiste.

Simon Cowell lève un sourcil dubitatif, puis s’appuie contre le dossier de son siège, de l’air de quelqu’un qui a fait son possible pour éviter un désastre mais se rend à l’inéluctable.

-       Ok, Susan, dit-il. Nous vous écoutons.

L’intro d’une chanson à succès se fait entendre et Susan Boyle commence à chanter.

I dreamd a dream when men were kind

When their voices were soft and their words inviting…

Il s’agit de l’air de Fantine, dans la comédie musicale les Misérables. C’est la complainte d’une femme abandonnée qui se retourne sur sa jeunesse perdue et sa vie gâchée.

Dès les premières notes, la caméra capte sur les visages du jury, puis dans la salle, des expressions de stupeur et d’incrédulité. C’est que la voix de Susan Boyle s’élève si puissante, si ample, pleine et sûre qu’elle semble emplir l’espace sonore du grand théâtre.

And I still dream he’ll come to me

And we will leave the years together

But there are dreams that cannot be

And there are storms we cannot weather

Dès la seconde phrase, dans le public, des spectateurs se lèvent pour applaudir tandis que les membres du jury échangent des regards sidérés. La voix de Susan Boyle s’élève, portée par un souffle profond et qu’on dirait sans limite.

I had a dream my life would be

So different from this hell I’m living

So different now what it seemed

Now life has killed the dream I dreamed.

De ce moment-là, une star est née, que l’on célèbre dans les médias. Les éléments de sa légende circulent bientôt : elle n’a jamais été mariée, à cause d’un chagrin d’amour. Elle serait toujours vierge. Elle vit avec son chat nommé Pebbles. Depuis l’âge de douze ans, elle chante dans la chorale de son église. Elle a soigné sa mère jusqu’à sa mort, plutôt que de se consacrer à sa carrière.

Six mois plus tard, elle sort un disque, dans lequel elle interprète de grands succès de music-hall. Les ventes s’envolent.

Désormais les médias peuvent continuer à promouvoir des starlettes au talent discutable et à la plastique attrayante. En imposant sa voix par-delà les réticences du monde, Susan Boyle nous comble, nous qui, trop vieux, trop gros, trop moches, savons que nous ne monterons jamais sur scène. C’est en notre nom à tous que Susan Boyle a réalisé son rêve.

Tag(s) : #le monde vu de ma fenêtre

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