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Ils arrivaient avec le printemps. Je crois me souvenir qu’on les achetait, quelques millimes sans doute, à la sortie de l’école, quand il commençait à faire beau. On les rapportait à la maison, minuscules, un pour chaque enfant, et on les mettait dans une boîte à chaussure dont on tapissait le fond de feuilles de mûrier, et dans l’espace gigantesque de laquelle ils semblaient perdus.

Les mûriers bordaient le chemin qui menait à l’école ; c’étaient des arbres de faible hauteur, à feuilles vertes nervurées, de la taille d’une main adulte. Tous les midis, on voyait des enfants, un cartable sur le dos, sautant pour atteindre les premières branches et arracher des feuilles aux mûriers sur la route qui menait au lycée Mutuelleville. Personne ne trouvait cela étrange : c’était la saison des vers à soie.

Au début, donc, ils étaient véritablement minuscules, se traînaient sur leur feuille, dont ils dévoraient à peine quelques infimes bouchées. Ils aimaient les feuilles fraîches, il fallait leur en apporter chaque jour. Puis, le temps passant, ils se développaient jusqu’à devenir de la taille d’un petit doigt. On distinguait alors nettement leur peau non pas semblable à celle des asticots, mais douce et veloutée ; les pattes, les crocs qui leur servaient à dévorer inlassablement leur nourriture végétale, et aussi leur marche ondulante, à trois temps. Les pieds arrière avançaient, le dos se soulevait, propulsait les pieds avant. La partie médiane de leur corps touchait à nouveau le sol, avant d’être poussée en l’air par les pieds arrière. Et ainsi de suite.

Puis l’animal se mettait alors à sécréter un fil blanc dans lequel il s’entortillait et disparaissait progressivement. Des jours durant, il ne se passait rien. Dans la boîte qui semblait désertée, seul le cocon, inerte, restait. Ce n’était plus la peine de ramasser alors des feuilles de mûrier. Il n’y avait qu’à attendre. Un matin, on découvrait au réveil la petite enveloppe duveteuse ouverte, souillée d’une matière grumeleuse et parfois d’un peu de sang. Un gros papillon blanc, lourdaud, disgracieux, voletait maladroitement, avant de mourir dans un coin de la boite de carton.

C’était fini. Si on avait été des éleveurs, on aurait récupéré le cocon, dévidé le fil de soie pour le tisser ; on aurait récupéré la matière grumeleuse, qui se trouvait être des œufs destinés à devenir à leur tour de minuscules vers, mais ce n’était pas le cas. Il n’y avait rien d’autre à faire que de jeter le tout. Le spectacle à la fois répugnant, ennuyeux, inexorable et fascinant, nous avait tenus en haleine pendant des semaines. Ce mystère s’accomplissait chaque année, au printemps, puis prenait fin, nous donnant peut-être, sans que nous soyons capables de nous le formuler, une image de notre propre vie, cette transformation continuelle, ce miracle dénué de sens, et qui un jour, s’arrêterait.

Ce souvenir m’est revenu récemment, à cause d’un rêve, au cours duquel, en touchant ma boucle d’oreille, je ramenais au bout de mon doigt deux petits vers blancs et ondulants. J’aurais dû être dégoûtée, je ne l’étais pas. Je me demandais simplement ce que ces vers faisaient là. Je me rendais compte alors que l’arbre au pied duquel je me trouvais, un beau, grand arbre solide, que j’avais d’abord pris pour un tilleul, était en fait un mûrier. Par terre, il y avait des branchages, et sur les feuilles se trouvaient d’innombrables petits vers blancs, au dos velouté, occupés à mastiquer les feuilles vertes, comme ceux que j’élevais étant enfant. J’avais alors l’explication de la présence de ces vers à mon oreille, puisqu’il était bien évident que ces vers là étaient des « vers à soi ».

Je n’écris pas de poésie.  Mais la veille, j’avais conclu un atelier d’écriture en citant Virgile : Ibant obscuri sola sub nocte, un vers célèbre pour la figure de style qu’il contient, un double hypallage, c’est-à-dire un double échange d’adjectif (chaque adjectif se rapportant syntaxiquement à un mot mais du point de vue du sens à un autre). Ils allaient obscurs sous la nuit solitaire, écrit Virgile à propos des bergers. Le rêve me montrait rongée de l’envie d’écrire, de produire des textes qui auraient été véritablement miens, tandis que je me sentais avancer obscurément, plongée depuis des mois d’infécondité créatrice,  au fin fond d’une nuit des plus solitaires.

Tag(s) : #écrire - dit-elle

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