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Tu crois, toi, qu'avoir des livres publiés, c’est vivre chaque jour une pure félicité, nager instant après instant dans un bonheur sans mélange, savourer pleinement la satisfaction béate de qui a réussi. Moi aussi, je croyais ça, avant.

Mais la vérité est tout autre, notamment lorsqu’approche l’épreuve annuelle du Salon du Livre, qui est à la fois Noël, Pâques et la Trinité pour ceux qui en écrivent. C’est l’endroit où il faut aller, même si on n’a rien à y faire, où il faut se montrer, faire des bises, réactiver son carnet d’adresses, engranger de nouveaux contacts, prouver qu’on existe encore et toujours, de peur d’être oublié.

Tu imagines cet instant comme le Nirvana de l’écrivain. Voilà ce que c’est en réalité. Aller au Salon du livre, quand tu es auteur, c’est :

constater avec amertume que tu n’as pas été invitée à la soirée d’inauguration. Les invitations dont dispose l’éditeur sont en nombre limité, tu le sais, mais pourquoi t’a-t-il encore oubliée ?

te débrouiller, par une copine, pour en avoir tout de même une ;

passer au stand de ton éditeur, pour le saluer d’un sourire hypocrite, en espérant ainsi faire crever le traître de gêne à ta vue ;

t’apercevoir qu’il n’en est rien : le traître semble s’en ficher éperdument, tout occupé qu’il est à cirer les pompes d’auteurs plus en vue que toi, qu’il espère recruter dans son écurie

parcourir d’un œil morose le programme des dédicaces, dans lequel tu ne figures pas (ou à une heure si tardive, et à un stand si reculé que ça ne compte même pas…)

dénombrer, la rage au cœur, l’ensemble des colloques sur livre, auxquels tu n’as pas été convié, ou alors seulement en tant que public, pour écouter parler d’autres écrivains. (Mais qu’est-ce que ces gens-là ont à dire de plus que toi ?)

te faire marcher sur les pieds et te battre sans pitié à la seule fin d’obtenir une malheureuse coupe de champagne tièdasse ;

tâcher vainement d’alpaguer de nouveaux éditeurs dont tu rêves de faire la connaissance et qui s’efforcent de te fuir ;

tâcher tout aussi vainement d’éviter des gens qui rêvent de t’alpaguer, espérant être présentés à ton éditeur ;

croiser des gens qui font mine de ne pas t’avoir vue ;

croiser des gens qui font comme s’ils t’avaient reconnue quand tu vas les saluer : « Mais bien sûr, vous êtes… Ah oui, c’est ça ! »

croiser de prétendus amis pour t’entendre dire : « Bah alors ? Tu ne dédicaces pas cette année ? Dis-donc, je te trouve une petite mine, toi ! »

errer comme une âme en peine entre les tables surchargées de livres, écrasé par l’invisibilité de tes livres, par la faible dimension de ton travail, par le sentiment de ton insignifiance et de ta nullité ;

te sentir seule, médiocre, vieillissante et inutile, tout ça en essayant de garder le sourire et une mine conquérante, au cas où ; 

rentrer chez toi fourbue, avec mal aux pieds et le moral démoli pour au moins trois semaines.

Maintenant que tu sais ce que c’est, ami lecteur, tu comprendras que ce soir, JE RESTE CHEZ MOI.

Je lirai tranquillement l’Eloge de l’ombre, de Junichiro Tanizaki. Si tu veux me passer un coup de fil amical, c’est le bon moment. 

Tag(s) : #écrire - dit-elle

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