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- rimbaudFais du sport.
« Quoi ? » protestes-tu. Oui, tu as bien lu : du sport. « Du sport ? Plutôt mourir ! »

Si tu t’es mis à aimer les livres, la lecture et l’écriture, c’est justement parce que tu n’avais aucun plaisir à jouer au foot avec les copains ; c’est parce que tu avais honte de te montrer en maillot de bain devant les filles de ta classe ; c’est parce qu’à l’adolescence, tu avais cinq ou dix, ou quinze kilos de trop et que t’exhiber en short, suant et ahanant était pour toi un supplice. Depuis cette époque maudite, tu as banni l’exercice physique de ta vie et maintenant, voilà que pour écrire, on te suggère de faire du sport ?

Dans l’Ecriture à l’écoute, Henri Baucheau raconte avoir eu, tout enfant, la révélation du sens de son existence en contemplant un jour son frère aîné, qui suçait son pouce tout en galopant rêveusement sur son cheval de bois. « On avait beau tourner vers lui sa petite figure, on voyait qu’il était tout entier, de plain-pied dans l’existence, alors qu’on n’y était qu’à peine. » Pour Baucheau comme pour toi, le monde se divise en deux catégories : ceux qui habitent leur corps et l’univers, dans une relation d’immédiateté et ceux qui sont condamnés à envier cette façon d’être, à habiter cette faille qu’ils tentent inlassablement de combler avec l’écriture. Tu appartiens, depuis toujours et, penses-tu, à jamais, à cette seconde catégorie.

« Plutôt mourir » répètes-tu intérieurement, convaincu de l’inanité de ma suggestion. « Du sport ! Et pourquoi pas des castagnettes, pendant qu’on y est ? Quel rapport y aurait-il entre le sport et l’écriture ? »

 

La chose que je regrette le plus dans les détails de ma vie dont j'ai perdu la mémoire est de n'avoir pas fait des journaux de mes voyages. Jamais je n'ai tant pensé, tant existé, tant vécu, tant été moi, si j'ose ainsi dire, que dans ceux que j'ai faits seul à pied. La marche a quelque chose qui anime et avive mes idées : je ne puis presque penser quand je reste en place; il faut que mon corps soit en branle pour y mettre mon esprit. La vue de la campagne, la succession des aspects agréables, le grand air, le grand appétit, la bonne santé que je gagne en marchant, la liberté du cabaret, l'éloignement de tout ce qui me fait sentir ma dépendance, de tout ce qui me rappelle à ma situation, tout cela dégage mon âme, me donne une plus grande audace de penser, me jette en quelque sorte dans l'immensité des êtres pour les combiner, les choisir, me les approprier à mon gré, sans gêne et sans crainte. Je dispose en maître de la nature entière; mon coeur, errant d'objet en objet, s'unit, s'identifie à ceux qui le flattent, s'entoure d'images charmantes, s'enivre de sentiments délicieux. Si pour les fixer je m'amuse à les décrire en moi-même, quelle vigueur de pinceau, quelle fraîcheur de coloris, quelle énergie d'expression je leur donne! On a, dit-on, trouvé de tout cela dans mes ouvrages, quoique écrits vers le déclin de mes ans. Oh! si l'on eût vu ceux de ma première jeunesse, ceux que j'ai faits durant mes voyages, ceux que j'ai composés et que je n'ai jamais écrits!...[1]

Jean-Jacques Rousseau, les Confessions, livre 5

Voici quelques arguments en faveur de la pratique régulière d’une activité physique et sportive. Amener un texte à son terme est physiquement et psychologiquement un travail harassant. Une bonne condition physique n’est sans doute pas un handicap pour ce faire.




Pratiquer une activité d’endurance habitue à divers phénomènes que l’on rencontre aussi dans l’écriture : la fatigue, l’envie de renoncer qui naît de l’effort à accomplir ; l’angoisse de se confronter à ses propres limites. Si tu as l’habitude de faire du jogging, tu seras coutumier de ces sensations. Elles ne t’effrayeront plus ou du moins, tu seras habitué à avancer malgré elles. Tu sauras par expérience que ce sont des sensations indissociables de la pratique elle-même, qu’il est nécessaire d’ignorer pour continuer à avancer. Si c’est la première fois que tu les rencontres, il te faudra beaucoup plus de temps pour les dépasser.

Joyce Carol Oates fait du jogging tous les jours. Dans la Foi d’un écrivain, elle s’explique à ce sujet. Courir suspend momentanément les circuits de pensée habituels. L’attention est mobilisée par les gestes de la course. Durant ce temps, l’esprit peut accéder à une strate plus profonde, plus créatrice. Tout en courant, elle visualise ses personnages, imagine les dialogues, compose ses prochaines pages. « Lorsqu’on court, l’esprit semble mystérieusement imprégner tout le corps ; de même que les musiciens connaissent au bout de leurs doigts le phénomène mystérieux de la mémoire des tissus, le coureur semble connaître dans ses pieds, ses poumons, l’accélération de son pouls, une extension de son moi imaginatif. »

Jean-Jacques Rousseau composait ses textes en marchant ; Rimbaud était surnommé l’Homme aux semelles de vent ; Natalie Goldberg pratique le zen ; pour ma part, j’apprécie la natation. Trouve-toi une activité d’endurance qui te convienne, le genre de sport qu’on peut faire en pensant à autre chose, ou en ne pensant à rien. Que dirais-tu du vélo ? As-tu essayé le roller ? Choisis l’activité qui te convient le mieux ; pratique-la régulièrement. Ton souffle (pas seulement ta capacité pulmonaire, mais aussi ton aptitude à écrire sur de longues distances) ; ta concentration ; ta résistance à l’angoisse ; tes capacités créatrices en général en seront grandement améliorés.

« Mais Proust  a écrit A la recherche du temps perdu sans sortir de son lit ! » rétorques-tu. C’est naturellement un argument de poids. Essaye quand même la marche à pied.


Ma Bohème

Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées;
Mon paletot soudain devenait idéal;
J'allais sous le ciel, Muse, et j'étais ton féal;
Oh! là là! que d'amours splendides j'ai rêvées!

Mon unique culotte avait un large trou.
Petit-Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou

Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur;

Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur!

Arthur Rimbaud


Ceci est un extrait de mon prochain livre : Duras, Proust et toi, à paraître en septembre 2010 aux Carnets de l'Info

Les cinq livres les plus utiles à ceux qui veulent écrire
Mon livre en cours : Proust, Duras et toi 
Ca a débuté comme ça...

Tag(s) : #mes chroniques

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