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  par Anthony Poiraudeau

 

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"Je ne sais pas où se trouve le Kansas,

car je n'ai encore jamais entendu parler de ce pays.

Mais, dites-moi, est-ce que c'est un pays civilisé ?"

 

L. Frank Baum, Le Magicien d'Oz, p.25

 

maldupays

 

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Quelque part au milieu des États-Unis d'Amérique se trouve l'État du Kansas, un rectangle quasiment parfait de 340 kilomètres de large sur 645 kilomètres de long. On s'en fait l'idée d'une gigantesque plaine presque intégralement recouverte de grands champs ouverts où pousse du blé. De petites villes autour desquelles gravitent des fermes isolées percent le sol ici et là, le long de routes droites courant jusqu'à l'horizon toujours plat. Ce que l'on sait de la géographie du Kansas, c'est-à-dire fort peu de choses, de son paysage et de l'occupation que les habitants y font du territoire, laisse imaginer que chacun des lieux du Kansas doit être invariablement et indifféremment dénommé "là-bas", pour peu que l'on n'y habite pas soi-même - ce qui, étant donnée la taille de la totalité des villes du Kansas hormis Wichita, Topeka et Kansas City, est la situation de la quasi-intégralité de la population. C'est ainsi que Truman Capote introduit la ville de Holcomb dès les premières lignes de De Sang-froid (In cold Blood, 1966) : un coin perdu que les autres appellent "là-bas". Holcomb est dans le Kansas. C'est là que, le 15 novembre 1959, quatre membres de la famille Clutter - père, mère, fils et fille - furent assassinés avec une retentissante brutalité.

 

Soyons sérieux, le Kansas n'est certainement pas aussi épouvantable. D'ailleurs j'aimerais y aller, comme tout le monde. Tout le monde sauf peut-être les habitants du Kansas, qui ne doivent rêver que d'en partir. Le problème avec le Kansas, c'est qu'on n'en sait presque rien, que ce qu'on en sait nous dit bien qu'on n'en sait presque rien tout en n'invitant guère au comblement de cette lacune. En s'en tient donc à cette image de marque simpliste et machinale de région perdue, loin de tout et où rien ne se passe, où la platitude du territoire offre certes de grands espaces mais sans que ceux-ci aient le moindre caractère spectaculaire (ce ne sont pas de grands espaces sauvages, ce sont de grands espaces agricoles), qui le font confiner à l'abstraction - depuis la quasi-perfection du rectangle que dessinent ses frontières sur la carte jusqu'à l'obstination des routes et de l'horizon à s'y tenir inflexiblement rectilignes. Un quasi-vide en deça duquel on se situerait dans le désert aride du type Gobi ou sur la banquise. La position sur la carte de l'agglomération de Kansas-City, dans le coin nord-est de État, à moins que ce ne soit en haut à droite, et le fait que cette agglomération est très majoritairement située sur le territoire du Missouri limitrophe, renforce insidieusement l'idée d'un territoire qui fait le vide, les habitants qui se presseraient hors de lui et préfèreraient ne pas s'installer dans son paysage inhospitalier, à taille de géant ou de moissonneuse-batteuse plutôt qu'à celle d'être humain.

 

Cette capacité d'une part à être mentalement simplifié et rendu abstrait, fournie par sa géographie, et d'autre part la célébrité de certaines œuvres s'y déroulant ou le mentionnant, qui l'a quant à elle rendu proverbial, ont conjointement et involontairement déplacé le Kansas hors du champ de la réalité physique - historique et géographique - pour lui faire rejoindre le domaine des concepts. Il y a un concept, complexe, de Kansas. L'existence d'un tel concept serait assurément niée par les philosophes et par toute personne sérieuse, en raison de l'atout formidable dont il dispose : c'est un concept dont l'existence repose sur une formidable et réjouissante ignorance de ce qui le fonde, conjointe à une non moins nécessaire et tout à fait indissociable ignorance de ce qui le rend impossible. Il est donc tout à fait urgent de l'exposer plus en détail.

 

 

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"- Et moi, je veux qu'il me renvoie au Kansas, dit Dorothée.

- Où se trouve le Kansas ? demanda l'homme d'un air surpris.

- Je ne sais pas, répondit tristement Dorothée,

mais c'est mon pays et je suis sûre que c'est quelque part."

 

L. Frank Baum, Le Magicien d'Oz, p.118

 

  

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"Toto, I have a feeling we're not in Kansas anymore" ("Toto, j'ai le sentiment que nous ne sommes plus au Kansas") dit à son chien la petite Dorothée (interprétée par Judy Garland) dans le film Le Magicien d'Oz de Victor Fleming (The Wizard of Oz, 1939). Et pour cause, une tornade comme il en passe de temps à autres dans la plaine du Kansas a fait s'envoler sa maison, avec elle et son chien Toto à l'intérieur, et a transporté le tout jusqu'au merveilleux pays d'Oz. Alors qu'elle n'avait pour décor familier qu'une plaine imperturbable et monotone, Dorothée se retrouve subitement au milieu d'une nature luxuriante et superbe, d'un si riche paysage qu'il lui semble très vite évident que ceci ne peut pas être le Kansas. Cette réplique ("Toto, I have a feeling we're not in Kansas anymore") est aux États-Unis l'une des plus célèbres de toute l'histoire du cinéma, et y est à ce titre une sorte de dicton. Dans le film Avatar, de James Cameron (2009), un surviril et belliqueux colonel accueille ses trouffions recrutés pour une mission de choc avec une citation de cette réplique, leur lançant "You're not in Kansas anymore" ("Vous n'êtes plus au Kansas"). Histoire de leur dire qu'ils ont du pain sur la planche, que les choses sérieuses ont commencé et que debout les gars réveillez-vous, il va falloir en mettre un coup. Que bref, ça ne rigole plus, ils ne sont plus chez Mémé ni là pour beurrer tartines ou sandwiches (regrettons un instant le manque de célébrité de cette expression dans la sphère francophone, dont un usage plus fréquent nous éviterait peut-être quelques occurences des bien trop vulgaires, tous en conviendront je pense, "sortez-vous les doigts du cul" et autres "on se taillera des pipes plus tard"). Ceci dessine en négatif le concept de Kansas : le Kansas désigne aussi donc une situation normale et tranquille, n'exigeant pas de vigilance ni d'effort particulier, et de laquelle il n'y a pas lieu d'attendre de surprise. D'où le Kansas comme région où, certes, on s'ennuie ferme mais où l'on n'a pas d'ennuis à redouter et hors duquel les aventures, c'est-à-dire les problèmes, commencent.

 

Le concept de Kansas issu de l'univers du Magicien d'Oz, le film de Victor Fleming mais aussi le roman de L. Frank Baum (The wonderful Wizard of Oz, 1900) dont le film est tiré, comprend également la notion de foyer, de foyer doublement originel aux sens de lieu d'où l'on vient et de lieu de l'enfance, où l'on est à jamais chez soi car on y a grandi, quand bien même il est inhospitalier. Il articule même spécifiquement ces deux aspects, c'est un lieu inhospitalier ou l'on est chez soi, qui est son seul chez soi originel et qu'à ce titre on veut rejoindre pour rentrer à la maison si d'aventure on l'a quittée - comme c'est le cas de Dorothée. Les lieux d'enfance de chaque enfant ayant grandi dans le Kansas sont indépassablement situés dans le Kansas, aussi incroyable que ceci puisse paraître.

 

Lorsque dans le pays d'Oz, son compagnon l'Épouvantail demande à Dorothée de lui raconter son histoire, il s'ensuit ce dialogue :

"Elle décrivit donc le Kansas, comment tout était gris là-bas et comment le cyclone l'avait amené jusqu'à cet étrange pays d'Oz. L'Épouvantail lui prêtait une oreille attentive et dit :

- Je n'arrive pas à comprendre pourquoi vous désirez quitter ce beau pays, pour retourner dans cet endroit sec et gris que vous appelez le Kansas.

- C'est parce que vous n'avez pas de cervelle, répondit la fillette. Peu importe si, chez nous, c'est gris et lugubre, nous qui sommes faits de chair et de sang préférons ce séjour à toute autre contrée, fût-elle la plus belle. Il n'y a rien de tel que son pays.

L'Épouvantail soupira.

- Bien sûr, je ne peux pas comprendre cela, dit-il. Si vos têtes étaient bourrées de paille, comme la mienne, sans doute préféreriez-vous vivre dans de beaux endroits et alors le Kansas serait complètement dépeuplé. C'est heureux pour le Kansas que vous ayez de la cervelle." (L. Frank Baum, Le Magicien d'Oz, pp.44-45)

 

"Il n'y a rien de tel que son pays." ("There's nothing like home.") Même quand son pays est le Kansas.

 

 

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  "- Si nous allons assez loin, dit Dorothée,

nous finirons bien par arriver quelque part, il me semble."

 

L. Frank Baum, Le Magicien d'Oz, p.178

 

 

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  Mais le Kansas est aussi, en plus de tout ceci, et l'affaire devient alors tout à fait tordue, un lieu où se perpétuent des crimes épouvantablement sanglants. Comme si l'ouverture spatiale de ce pays interminable et comme vide laissait une immense place où pouvoir déployer la violence folle. Le Kansas participe ainsi très honorablement à l'imaginaire de la criminalité rurale. Le fait est que les régions très tranquilles, où fort peu d'événements disposent de quelque possibilité de célébrité, ne font bien souvent parler d'elles en dehors de leurs frontières qu'à l'occasion de crimes qui s'y sont déroulés, et que donc la visibilité du Kansas est quelque peu dépendante du retentissement des faits divers dont il est le théâtre. De même que de très nombreux Californiens durent découvrir que l'Oklahoma n'était pas qu'un nom sur les cartes à l'occasion de l'exode vers l'Ouest des dustball refugees pendant la Grande Dépression, il est probable que des millions d'Américains aient énormément fait progresser leurs connaissances en matière de Kansas - les faisant passer de quasiment nulles à très faibles - en 1959 et épisodiquement les années suivantes, à l'occasion du quadruple meurtre des Clutter par Perry Smith et Richard Hickock, au domicile de la famille à Holcomb, Kansas. Ces meurtres particulièrement violents et quasiment gratuits, ainsi que leurs principales suites ont été longuement et très admirablement relatés par Truman Capote dans son "récit véridique d'un meurtre multiple et de ses conséquences", De Sang-froid.

 

Le concept de Kansas est aussi celui du lieu d'enfance, et ceci également dans son versant criminel. Ce sont des enfants du pays qui y sont tués, et alors qu'ils sont toujours enfants. Ceci augmente d'autant plus la résonance publique des crimes, horreur augmentée par le jeune âge et la vulnérabilité des victimes, événements plus sensationnels encore. Parmi les quatre victimes de la famille Clutter, il y avait Nancy, quinze ans, et Kenyon, seize ans. L'importance et la postérité du De Sang-froid de Capote font que le Kansas est imaginairement favorisé comme décor de meurtres ruraux atroces, dont les victimes sont des familles comprenant des enfants. Les victimes sont des familles, tuées dans leur maison, c'est-à-dire qu'il s'agit de meurtres au foyer. Le Kansas, c'est chez soi, un chez soi pour se faire assassiner sauvagement quand on est encore gamin. Le roman récent Les Lieux sombres, de Gillian Flynn (Dark Places, 2009), quant à lui fictif, ajoute une pierre à cet édifice du surgissement de la violence folle et meurtrière dans le Kansas perdu, dirigé contre une famille comprenant des enfants, dans leur maison au cours de la nuit (comme dans le quadruple meurtre des Clutter).

 

  

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D'aucuns diraient qu'une synthèse entre ces différents éléments (la plaine quasiment abstraite, le foyer regretté, le pays rural ennuyeux, le lieu sinistre et monotone, la situation normale, le pays de l'enfance et tout à la fois l'archétype de paysage dans lequel une famille peut-être assassinée) serait quelque peu ardue, de telle sorte qu'on peine ici à trouver l'unité minimale que requiert un concept. Je ne saurai les contredire. Peut-être me suis-je légèrement emballé en suivant le fil d'un sujet rocambolesque et aussi prodigieux que les reliefs du Kansas. Ceci dit, un élément du film The big Lebowski, de Joel et Ethan Coen (1998) contribue à cette synthèse appelée de tous les vœux. On y voit, au cours d'une péripétie secondaire, un détective privé (interprété par Jon Polito) avoir pour mission de faire revenir chez ses parents leur fille, à Moorhead, Minnesota - la jeune femme (interprétée par Tara Reid) ayant récemment épousé un vieux milliardaire Californien. Le moyen qu'il compte employer pour la faire revenir est de la rendre nostalgique de sa région d'origine à l'aide de photographies. L'une d'elles est une image de sa ferme familiale, photographie en noir et blanc montrant une plaine terreuse interminable et nue, sans la moindre végétation, sur laquelle sont posés deux maigres bâtiments perdus au beau milieu de la désolation. Il se trouve que cette image est la reproduction d'une illustration d'une des éditions de De Sang-froid de Truman Capote.

 

 

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Références :

 

L. Frank Baum, Le Magicien d'Oz (The wonderful Wizard of Oz), 1900, Paris : Flammarion, 1995, collection Castor Poche, traduit par Yvette Métral

James Cameron, Avatar, Twentieth Century Fox Film Corporation - Dune Entertainment - Giant Studios - Ingenious Film Partners - Lightstorm Entertainment, 2009

Truman Capote, De Sang-froid (In cold Blood), 1966, Paris : Gallimard, 1972, collection folio, traduit par Raymond Girard

Joel Coen, The big Lebowski, Polygram Filmed Entertainment - Working Title Films, 1998 

Victor Fleming, Le Magicien d'Oz (The Wizard of Oz), Metro-Goldwyn-Mayer - Loew's Incorporated, 1939

Gillian Flynn, Les Lieux sombres, (Dark Places), 2009, Paris : Sonatine, 2010, traduit par Héloïse Esquié

 

Enfin, je signale la parution en août ou septembre 2010, chez Actes Sud, d'un livre de Claro intitulé Cosmoz, développement autour de l'imaginaire du Magicien d'Oz qui s'annonce foisonnant, jouissif et vertigineux.

 

Par Anthony Poiraudeau, http://futilesetgraves.blogspot.com/

Tag(s) : #vases communicants

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